Goiânia 1987 : Radioactivité et lutte des classes

Goiânia 1987 : Radioactivité et lutte des classes

Si vous avez regardé Emergencia Radioactiva sur Netflix, vous connaissez le risque du Césium-137. Mais alors que la série laisse les problématiques sociales au second plan, la catastrophe de Goiânia révèle une tout autre réalité : ce n’est en fait pas qu’un simple accident de physique. C'est, surtout, un accident de sociologie urbaine.

Dans cette ville brésilienne, l’institut de Radiothérapie y était abandonné depuis deux ans, pris dans un litige entre l’exploitant et la société propriétaire du terrain. Un tribunal avait temporairement interdit le déménagement de la clinique, située en plein centre ville. Alors, rien ne bouge, et personne ne sécurise. En 1987, des ferrailleurs s’y introduisent et récupèrent une machine de téléthérapie, utilisée dans le traitement contre les cancers.

La machine de 600kg, désossée pour le transport et la vente, contenait du chlorure de césium. Une substance lumineuse, magnétique et attirante¹, ou effrayante². Celle-ci ne tardera pas à circuler et à se transformer en maquillage et en jeux en tous genres pour les populations exposées.

Problème : le chlorure de césium est un sel très soluble. Il s’infiltre dans les sols et les infrastructures, et se propage par le toucher (mains sales), les vêtements, mais aussi par le vent ou l’eau de pluie. L’accident aura atteint plus de 112 000 personnes, et est classé au niveau 5/7 (Accident avec conséquences étendues). C'est l’un des plus graves accidents radiologiques jamais survenu, hors installation nucléaire.

L'ignorance comme construction politique

L’explication officielle se contente souvent d’une formule commode : “il ne savaient pas”. Pourtant, qualifier ces accidents d’ignorance est un choix sémantique qui vise à déresponsabiliser l'État. L’ignorance des populations n’est pas caractérielle, mais le fruit d'un manque de sensibilisation orchestré. Alors que le spectre de Tchernobyl hantait déjà les esprits à l'échelle mondiale, aucune pédagogie du risque n'avait franchi le seuil des quartiers précaires de Goiânia. Et la valeur du déchet, ici le plomb et l’acier de la machine, était, pour ces ferrailleurs, une nécessité de survie bien au-delà supérieure au risque invisible qu’ils n’avaient jamais appris à identifier.

Une radioactivité à l'image du tissu social

Dans cette configuration, le danger n’émane pas seulement de l’isotope, mais aussi de l’abandon urbain qui agit comme catalyseur. Ces réseaux de précarité, dans la densité des quartiers populaires, ont involontairement agit parmi les vecteurs de propagation, tuant 4 personnes (de manière directe) et en contaminant plus de 240. Par le lien, épousant les dynamiques de la vie quotidienne et de la solidarité, ou par la géographie de l’exclusion, dans ces quartiers oubliés.

L’invisibilisation comme outil de gestion de crise

La réponse du gouvernement brésilien s’est rapidement montrée purement technique. Et s’il semble tout à fait logique d’engager de grands moyens logistiques pour limiter la propagation du césium, le traitement social des victimes a rarement été un sujet. La démolition de maisons a-t-elle permis de supprimer le danger, ou d’effacer les preuves de la défaillance d’Etat ? En ce sens, le problème a-t-il été supprimé, ou déplacé ?

Dans la série, cette situation est illustrée par l’histoire de Catarina (Lourdes Das Neves, dans la vie) qui, à l’issu de son traitement, est renvoyée “chez elle”… alors même que sa maison est démolie. Errante, elle se retrouve à devoir survivre, rejetée de la société et subissant son étiquette de femme contaminée.

Les grands oubliés : De la terre aux corps

Elle doit en plus surmonter le décès de sa fille Céleste (Leide Das Neves) âgée de 6 ans et dont l’enterrement subit des protestations liées à l'appréhension d'une contamination des terres. Bien qu’enterrée dans un cercueil de plomb et de béton, censés contenir les radiations, le corps humain est maintenant vu comme un déchet toxique dont personne ne veut.

La scène met en opposition des populations marginalisées et victimes d’un même système, détournant le regard du problème initial. Elle fait ainsi émerger des questions plus larges quant à la considération de l’Etat pour les peuples brésiliens et du rapport à leurs terres, souvent perçues comme des espaces vides dans l’imaginaire colonial et administratif du pays. Les "zones de sacrifices" y sont utilisées pour gérer une crise technologique et sanitaire, profanant des territoires sacrés. La série suggère ainsi le racisme environnemental systémique.

Ce récit retrace une trajectoire brutale : celle du cycle de vie de la machine de téléthérapie, qui part d’une clinique privée de centre ville, transite entre les mains de travailleurs précaires de secteurs informels, et dont certains débris mortels terminent enfouis dans les territoires marginalisés.

Quand l'État classe le dossier

Puisque le site a été nettoyé, le dossier semble avoir été classé par l’Etat. Mais 40 ans plus tard, les survivants et leurs descendants luttent encore pour la reconnaissance de leurs pathologies (cancers, malformations...).

“J’ai très peur pour l’avenir de nos enfants, nos petits-enfants parce qu’ici, tout est quasiment oublié, abandonné” ³, disait l'une des victimes, Odesson Ferreira (Représenté par João dans la série), en 2009.

Aujourd'hui, l'Association des Victimes du Césium-137 dénonce un abandon médical et juridique. Une fondation (la FEPEC) a été créée pour suivre ces revendications, mais les victimes de deuxième et troisième génération peinent encore à faire reconnaître le lien entre leurs pathologies et l'accident. La prise en charge se limite souvent à une gestion administrative de la maladie, loin d'une réparation réelle pour le préjudice de vie. Il aura fallu attendre 2023 pour que le Tribunal Supérieur de Justice, plus haute instance du Brésil, rende à l'Etat sa responsabilité.

Jusqu’à ce jour, la radioactivité continue de couler dans les veines d'une population que l'on préfère oublier.

Parallèle : La distribution sociale du danger

Si dans la fiction, la catastrophe de Goiania est souvent comparée à celle de Tchernobyl, cette similarité est présentée comme strictement limitée à l’atome concerné. Tchernobyl et Goiânia révèlent en fait deux formes différentes de distribution sociale du danger : dans le premier cas, l'exposition se concentre d'abord sur les travailleurs mobilisés par l'Etat industriel. Dans le second, elle circule à travers les marges urbaines, l'économie informelle et les populations précaires. Dans une vidéo de commémoration, l'un des ferrailleurs, aujourd'hui amputé, témoigne : "Y’a un gars qui habitait la rue 57, un Moreno, il m’a dit : "Roberto, on a besoin de se faire un peu d'argent."

Pour étendre ces comparatifs de justice environnementale et sociale, on retrouve ce schéma en France avec le scandale de l'amiante ou l'exposition au plomb dans les habitats insalubres. Contrairement aux catastrophes à diffusion initialement aléatoire comme Tchernobyl, le plomb et le césium-137 de Goiânia suivent une cartographie sociale très marquée : ils s'arrêtent là où commencent les budgets de rénovation et les murs des quartiers protégés. Dans ces configurations, le risque sanitaire n'est plus un aléa, il devient un paramètre de la précarité.

Citations :

¹ "J'ai acheté un objet qui a une lumière, magnétique et attirante la nuit. Mais personne ne s'en souciait." Odesson Ferreira, victime du Cesium-137,
Ázara, G. (Réalisateur). (2017). O brilho da morte: 30 anos do césio 137 [Documentaire]. TV Serra Dourada - SBT. YouTube.

² "Quand je l'ai vue, j'étais terrifiée et effrayée." Lourdes Das Neves, victime du Cesium-137 et mère de la petite Leide. Ázara, G. (Réalisateur). (2017). O brilho da morte: 30 anos do césio 137 [Documentaire]. TV Serra Dourada - SBT. YouTube.

³ Nations Unies. (2009). Armes de destruction massive : Le prix de la paix (Épisode 34) [Podcast/Webcast]. Dans la série Le 21ème siècle.

⁴ Superior Tribunal de Justiça (STJ). (2025, 12 mars). 4T Ep.1 - Césio-137, 38 anos: decisões do STJ em defesa das vítimas. YouTube.

Sources :

Lipsztein, G. (Créateur). (2026). Emergencia Radioactiva [Minissérie]. Gullane Entretenimento ; Netflix.

BARPI (Bureau d'Analyse des Risques et Pollutions Industriels). (2001, septembre). Fuite d’une source de Césium 137 dans un institut de radiothérapie - Septembre 1987 - Goiânia (Brésil) (Fiche n° 21574). Ministère de la Transition écologique

Santé publique France. (2018). Exposition au plomb de la population française : résultats du volet biosurveillance du Baromètre santé nutrition (NSB) 2006-2007

Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale). (2014). Effets sur la santé du plomb : Expertise collective. Éditions Inserm.http://hdl.handle.net/10608/5045

IAEA (International Atomic Energy Agency). (1988). The Radiological Accident in Goiânia. IAEA. STI/PUB/815.https://www.iaea.org/publications/3652/the-radiological-accident-in-goiania